Ma plume

Ecrire c'est lever toutes les censures (Jean Genet)







Toute ressemblance avec ...








samedi 30 avril 2011

Commandons des cacahuètes

Ils ne livrent pas sans être payés et nous ne payons pas sans être livrés !
Non non ce n’est pas du délire, c’est une petite phrase qui me trotte dans la tête depuis que j’ai fait mes premiers pas en bureaucratie.
Vous voulez acheter des cacahuètes ? Très bien, je vais vous dire comment faire. Au départ, il y a un budget, vos prévisions en cacahuètes doivent y figurer. Attention avant le 31 décembre vous devrez avoir commandé, acheté, compté, mangé et digéré les cacahuètes sinon attention à vos plumes.
Dans le budget il y a une ligne pour chaque genre de cacahuètes : une ligne pour les salées, une ligne pour les épluchées…il y a même une ligne pour les épluchures de cacahuètes et une ligne pour les vacataires qui vont éplucher vos cacahuètes (ne tenez pas compte de la répétition de cette modeste denrée, c’est voulu !)
Si par mégarde une cacahuète salée avait la mauvaise idée de se glisser dans la cargaison de cacahuètes non-salées vous risquez beaucoup. Evitez également la purée de cacahuètes car elle est très difficile à comptabiliser. Inutile de rentrer dans des certificats administratifs pour des histoires de cacahuètes.
Vous devez avec le plus grand soin choisir votre fournisseur en cacahuètes. C’est quelqu’un qui vous tiendra compagnie pendant de longues heures au téléphone et dont vous rêverez toutes les nuits si vous êtes sérieux en matière de cacahuètes.
Avez-vous songé ô sombre inconscient à la devise avec laquelle vous allez payer vos cacahuètes ? Vous êtes prévenu, le taux de change est capital dans l’acquisition de milliers de cacahuètes supplémentaires.
Revenons donc au fournisseur. Il y a des fournisseurs sérieux, d’autres moins. Il y a des fournisseurs qui s’entêtent à ne vous donner qu’une facture pro forma si vous n’avez pas encore payé (honte à eux ! la confiance règne je vois), des fournisseurs impertinents qui ne livrent pas sans être payés, des fournisseurs agréést par la valise diplomatique, d’autres qui se font refuser des colis comme des malpropres par ladite valise…enfin une fois votre fournisseur choisi, vous vous acquittez de cette noble tâche : vous lui demandez un devis pour disons trois tonnes de cacahuètes. Puis vous attendez patiemment l’arrivée de ce devis. Il est évident que si vous prenez le petit camelot du coin, celui qui tire une voiture à bras et vous empaquette vos cacahuètes dans de vieux journaux, votre devis sera miteux, griffonné sur un papier huileux ayant eu des utilisations douteuses. Vous serez la risée de votre administration. Une fois que vous avez le devis soit vous faites partie des élus et vous avez un ordonnateur sérieux à portée de main soit vous avez un ordonnateur que vous coincez entre deux parties d’échecs (dans tous les sens du terme) ou encore, un ordonnateur à deux cent bornes qui ne vous considère pas comme la première de ses priorités. Bref on va considérer que vous êtes quelqu’un de tout à fait respectable et que vous vous y connaissez en cacahuètes et que la vie est belle. Vous prenez votre plus belle plume et vous rédigez, la tête haute, une demande d’engagement de dépense que vous joignez au devis et le tout à la signature de l'ordonnateur. Muni de ces précieux documents signés, datés, photocopiés en 23 exemplaires, vous reprenez votre plus belle plume et vous faites un bon de commande. Prenez garde ô malheureux ! Le chiffre (correspondant au devis) et figurant sur ce papier de la plus haute importance sera inscrit au budget et ne pourra en aucun cas être modifié. C’est irréversible ! Vous engagez votre honneur de connaisseur en cacahuètes.
Si par malheur les prix des cacahuètes chutait dans le monde votre administration vous en voudrait et vous serez montré du doigt ! Vos estimations à la baisse feraient perdre de l’argent ! Inadmissible n’est-ce pas ?! Vos estimations à la hausse vous feront affronter un glacial « on ne peut pas payer ». Vous pourrez toujours vous rattraper sur le Prozac.
La commande est passée, vous attendez vos cacahuètes et leurs factures. En admettant que tout ce soit bien passé :
ü      Le courrier a marché
ü      Le fax n’a pas bloqué
ü      Le facteur a été sympa
ü      Les dieux ont été favorables
ü      Les astres ont été consultés
Qu’est-ce que vous croyez ? c’est du boulot une commande de cacahuètes !
Enfin, ces dernières arrivent accompagnées d’une belle facture sur papier couleur en 3 exemplaires. Sachez quand même qu’il y a quelques risques en perspectives : le nom de la rue de l’adresse de livraison est mal orthographié, la TVA est comprise, le chiffre est inscrit en plus de deux décimales, l’imprimante utilisée n’est pas à jet d’encre…La facture ne sera pas payée ! Même si vous menacez de vous suicider et même si vous vous roulez par terre, c’est en pu- re per- te…
Vous prenez votre courage à deux mains et vous demandez une deuxième facture. Elle arrive, elle est correcte, il n’y a rien à redire. La facture est photocopiée, insérée dans le parapheur, partie chez l’ordonnateur, signée par ce dernier, transmise à la comptabilité. Là marquez un temps de pause : la comptabilité vous la renvoie avec une note au stylo rouge : où sont les numéros d’inventaire ?Vous vous frottez les yeux, comment attribuer des numéros d’inventaire à trois tonnes de cacahuètes…Eh oui ! Il faut, ce sont les principes élémentaires de la comptabilité publique. Il faut passer par là.
Vous appelez à la rescousse : votre mère, vos cousins, les copains, les voisins, le pharmacien, les secrétaires, des volontaires…Bref cette population se répartit les trois tonnes et collent des étiquettes sur chaque cacahuète et c’est là que vous vous rendez compte ô rage, ô désespoir, ô cacahuètes ennemies que cet abruti de fournisseur a marqué sur sa facture 3 tonnes de cacahuètes sans joindre le détail. Il vous revient de combler cette lacune. Qu’importe ! Faites-le ! Les cacahuètes c’est grandiose !
Une fois les numéros d’inventaire attribués vous renvoyez le tout à la compta. Epuisé vous n’avez pas pris la précaution de faire des copies. Malencontreusement, à la compta, ils traitent des centaines de factures et ce maudit mercredi où vous avez envoyé la vôtre, la malédiction pesait et votre facture s’est perdue ! Je ne sous-estimerai pas votre intelligence en vous signalant ce qui vous reste à faire.
Si vous êtes toujours en vie et si vous êtes en pleine possession de vos facultés, vous découvrire que : les épluchures de cacahuètes en tombant ont entraîné les numéros d’inventaire. Or les épluchures et les cacahuètes sont sur deux lignes budgétaires différentes. Tout est à refaire !
Aussi ! Quelle idée saugrenue de commander 3 tonnes de cacahuètes ! ! ! !

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