Si vous prenez le volant (pensez à le restituer une fois interné)
Oubliez le code de la route, prenez du valium, soyez paaaaatients, trèèèèèèèès patients et lisez ce texte.
J’ai connu, il y a très longtemps, un automobiliste fort respectable qui a sillonné pendant des années les rues de la ville et qui, aujourd’hui, est interné pour troubles psychologiques graves et agressivité inexplicable.
Son internement coïncide avec le jour où il a commencé à établir la liste de toutes les péripéties que l’on peut rencontrer en conduisant sa voiture. Il m’a autorisé à la reproduire ici (incomplète cependant) en me mettant en garde contre les séquelles psychologiques d’un tel acte insensé.
Au volant de votre véhicule motorisé et en pleine possession de vos facultés vous partez du point A pour atteindre le point B et c’est alors que tout commence !
Un piéton endormi vous donne le dos, nargue votre pare-chocs et traîne ses savates devant votre voiture. Si vous avez l’audace de klaxonner, il entrera dans une colère noire et vous traitera de tous les noms. Si vous avez l’imprudence de ne pas klaxonner, il se retournera comme une furie et en gesticulant vous demandera : vous ne pouvez pas klaxonner bordel ?!
Dans les deux cas vous ralentissez, freinez et repartez…
5 secondes après
Une voiture à bras tiré par un gros monsieur torse nu, suant sang et eau, décide de vous couper le chemin. Il voudrait faire demi-tour pour repartir en sens interdit. Quoiqu’il advienne, vous êtes obligé d’attendre qu’il ait terminé ses manœuvres.
Vous lui souriez candidement, comprenant l’effort fourni, ralentissez, freinez et repartez…
5 secondes après
Une grosse madame, qui n’en peut plus de sa cellulite, qui traîne 4 gamins, 5 sacs, 3 chariots et un chien en laisse, se jette contre votre voiture en hurlant : « y a pas le feu, qu’est-ce que vous avez à rouler comme un fou ? » (un fou roule à 30 kms/h c’est bien connu)
Vous ralentissez, la laissez passer et redémarrez.
5 secondes après
Un âne anémique qui a de beaux yeux, tirant une charrette de 50 tonnes et des poussières, conduite par un gamin de quatre ans et demi en guenilles, vous barre la route. Vous avez une pensée émue pour les sociétés protectrices des animaux des pays évolués, vous vous extasiez sur la beauté des yeux tristes de l’âne (sur ses cils surtout) et le laissez passer.
5 secondes après
Un bolide bleu de la police arrive à 80 à l’heure en sens interdit conduit par un jeune soldat rachitique et mal rasé qui prend le volant pour la deuxième fois de sa vie de gardien de vaches (folles). Osez-vous plaindre, si la police est en infraction c’est qu’une noble cause l’oblige. Vous apprendrez plus tard que le soldat allait chercher les enfants de son chef à l’école. Qu’à cela ne tienne !
Arrêtez-vous, rabattez-vous sur la droite, laissez-le passer et braquez à gauche pour repartir.
Et c’est alors qu’un taxi russe décide de s’arrêter devant vous en double file alors qu’un emplacement est vide à deux mètres.
Vous avez beau lui faire de grands gestes éloquents, gigoter dans votre fauteuil, klaxonner de tous vos poumons, rien à faire ! Il débarque des passagers : le père, la mère, la belle-mère, le grand-père paralysé , les 5 enfants, les 4 valises, le parasol et la cage du canari (Là, là sur le trottoir, on prend tout son temps). Ensuite, un des enfants va faire de la monnaie pour régler la course, il rencontre un copain qui lui montre le beau vélo qu’il a acheté, sa collection de billes et la photo de sa belle-sœur du Canada. Tout ça prend un petit moment et vous êtes là, vous attendez. Voilà, vous pouvez repartir.
Manque de bol, un vendeur de tomates arrive d’une ruelle adjacente et gesticule comme un beau diable en demandant le passage. Là, ça en fait beaucoup, vous refusez catégoriquement, appuyez sur le klaxon, le champignon et tentez de prendre de la vitesse. Autour de vous, les gens hochent la tête mécontents : ces automobilistes, franchement , ils ne respectent rien.
Vous repartez, vous faites 3 mètres.
5 secondes après
Une horde de gamins débraillés sortent de l’école, s’élancent sur la chaussée en hurlant des cris de guerre indiens.
Terrorisé, vous freinez sur place.
Vous embrayez, redémarrez et réussissez à franchir une cinquantaine de mètres sans embûches. Ouf ! Un microbus pénètre votre espace vital, deux microbus pénètrent votre espace vital, trois microbus pénètrent votre espace vital, vous n’avez pas le temps de vous retournez, vous êtes cerné, emprisonné, handicapé. L’un vous fait une queue de poisson, l’autre vous double à droite comme une flèche et le troisième qui veut prendre une cigarette à un quatrième s’arrête à 3 millimètres de votre capot.
Ô rage ! Ô désespoir ! Ô microbus ennemis ! Mon pauvre vieux, vous n’avez qu’à attendre que le cauchemar se termine.
Quelques minutes après, vous prenez à gauche (pour arriver au point B ne l’oubliez pas, tout ceci est tellement distrayant) et c’est là qu’une brave dame voilée se livrant à une marche arrière totalement incontrôlée vous emboutit votre aile gauche (il vous reste la droite, ne vous plaignez pas). Vous descendez de voiture, elle descend aussi, et très méchamment elle vous apostrophe :
Vous ne pouviez pas faire attention ?
Euh …Moi ?
Bien sûr, est-ce qu’on prend un virage à cette vitesse ?
A court de réponse, vous remontez dans votre bagnole et repartez au bord de la crise nerveuse.
5 secondes après
Un cycliste très fier de ses prouesses zigzague devant vous et téléphone à sa cousine pour lui demander combien de pastèques doit-il ramener à la maison.
Vous lui conseillez un bon fruitier et le dépassez délicatement.
Bon, n’exagérons rien, vous réussissez quand même à rouler cinq minutes sans interruption et à 60 à l’heure vous observez de loin le feu prochain qui est vert (oui oui vert).Arrivé au feu, un agent de la circulation, mal luné, lève un index timide au niveau de sa hanche droite et vous somme impérativement, subitement et sans crier gare, de freiner. Affolé, vous faites votre possible, les pneus laissent une marque indélébile sur le macadam en produisant un vacarme épouvantable. L’agent consciencieux, qui voyait passer un chaton galeux, a eu peur pour lui. Autour de vous, les gens vous lancent des regards furibonds et réprobateurs. A-t-on idée ?
Entre temps, le feu a viré au rouge et vous êtes là, comme un con, dépassant le passage piéton. Catastrophe, les règles élémentaires de la circulation ont été ignoblement violées et un bel officier fringuant qui a fini de téléphoner à sa fiancée vient vous retirer votre permis.
Vous lui faites un bisou, le remerciez de sa clémence et repartez.
Vous décidez ensuite de changer d’itinéraire pour conjurer le mauvais sort. Mal vous en prend, la ruelle est obstruée par un camion de petits-fours qui livre chez un pâtissier. Vous klaxonnez discrètement, les voitures derrière vous aussi, mais le jeune livreur est sourd-muet. Une marche arrière s’impose, un papy de 79 ans tente, non sans effort, de se garer. Il braque en 5 minutes (c’est une Lada, le volant est lourd), enclenche sa vitesse en 5 minutes et recule en un quart d’heure. Vous n’y pouvez rien, le respect des personnes âgées s’impose. Dans la voiture juste derrière vous, trône un général à la retraite qui beugle : « Vous ne savez pas qui je suis, dégagez la voie immédiatement. » L’autocollant orné d’un aigle qui couvre son pare-brise l’empêche de voir le camion de petits-fours. Il pense que c’est vous le criminel. Vous regardez votre rétroviseur en vous frottant les yeux.
25 minutes après, le camion de petits-fours est parti et la voie est libre. C’est positif ça quand même !
En repartant vous croisez un barbu qui sort de la mosquée accompagné d’une créature toute de noir vêtue, vous ralentissez pour vous entendre dire que les voitures sont une invention satanique et que vous avez porté un regard concupiscent et lascif sur la créature qu’il traîne. Ces hautes sphères de l’intolérance vous sont inconnues, vous vous excusez gentiment et repartez ;
C’est alors qu’une petite famille peinarde, revenant de la plage, lève haut son parasol pour vous mettre en garde. Ils passent leeeentement, trèèèèèèès lentement, vous sortez la tête et hurlez : « vous ne pouvez pas vous dépêcher ? » . 5 gosiers en cœur vous sortent alors les pires atrocités, les pires insultes et cette réplique classique : « C’est parce que vous êtes en voiture que vous n’avez aucun respect pour les piétons ? » ; comprenez par là qu’ils n’ont pas les moyens de se payer une voiture alors que vous, méchant suppôt du capital, vous le pouvez. Là, nous rentrons dans un cycle de racisme de classe et de complexes divers qui vous dépassent dans l’état nerveux critique dans lequel vous vous trouvez, abandonnez, mon vieux, abandonnez !
Non, ça suffit pour aujourd’hui ! Vous descendez de voiture administrez un coup de poing au papa, une gifle à la maman, une fessée aux gamins, une claque au chien et vous arrachez les cheveux en hurlant ça suffit !!!!!!!!!. 53 témoins surgissent alors pour vous agresser, vous emmener au poste et vous demander 3 mille livres de dommages et intérêts. Les propos incohérents que vous tenez à l’officier de permanence sème le doute dans son petit cœur de fonctionnaire honnête, il fait appeler un médecin, fouille vos poches, trouve la liste incomplète de vos différentes péripéties : camisole de force, ambulance, infirmiers. Vous êtes désormais hors d’état de nuire.
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