Ma plume

Ecrire c'est lever toutes les censures (Jean Genet)







Toute ressemblance avec ...








dimanche 8 mai 2011

Soyons tous des étonnés

Soyons tous des étonnés

Juillet 1996
« Quid en latin c’est le réflexe du curieux qui sommeille en nous et qui ne se satisfait pas des idées toutes faites. Aristote disait : la science commence avec l’étonnement. Soyons tous des étonnés ! »
Ainsi commence ce malheureux bouquin que j’eus l’audace de commander par correspondance, en recommandé et en France. Il s’accompagnait également d’un livre intitulé « Guide de survie au bureau ». Le club auquel je suis inscrite, Le Grand Livre du mois, a joint gentiment au colis (en recommandé je vous le rappelle) deux cadeaux : un réveil de voyage fabriqué en Corée et un portefeuille. La commande totale faisait environ 400 francs.
Jusqu’ici vous ne devez pas comprendre grand chose, patientez un peu l’aventure ne fait que commencer !
Alors que j’attendais ces bouquins depuis 3 mois, un mercredi malheureux du mois de juin, je vois débarquer dans ma bibliothèque un messager de la SOS Sky qui me présente gauchement une série de papiers en me demandant de les signer. Abasourdie, je jette un coup d’œil. Please pay this amount : 50 livres égyptiennes. Je me dis il doit y avoir une erreur, c’est pourtant bien mon nom !
Sur les papiers de la SOS Sky, de la Middle East Courier Services et ceux de Midex France, c’est marqué Nazly Farid. C’est donc à moi que ça s’adresse forcément… Mais pourquoi, quand, comment ?
J’essaye d’interroger le messager, mais le pauvre, à part conduire sa moto et vous fourrer sous le nez des factures à payer et signer, il ne savait pas faire grand chose.
Docilement, je m’exécute, les 50 livres sont payées malgré la candide question restée sans réponse : et le colis où est-il ?
Je prends mon téléphone et tombe sur une charmante secrétaire qui me dit gentiment que c’est à moi maintenant d’aller récupérer mon colis au « Cargo village » du Caire. Midex France l’a envoyé, Middle East Courrier l’a récupéré et SOS Sky m’a avertie ( à 50 livres). Je lui lance un discret merci avant de raccrocher. A ma mine, mes collègues  rappliquent, l’une d’elles me prend en pitié et veut bien m’accompagner au Caire pour aller chercher mon colis (en recommandé).
En catastrophe, nous prenons une demi-journée de congé et toutes guillerettes nous prenons la route le lendemain 27 juin à destination du cargo village. Traversée infernale du Caire et arrivée entre l’ancien et le nouvel aéroport. Il est 9 heures du matin, tenez-vous bien l’aventure commence. A un jeune homme adossé contre un arbre, nous demandons notre chemin . et celui-ci très serviable nous propose de nous y emmener. « Je travaille là-bas », nous a-t-il dit. Voilà un coup de chance exceptionnel, il va nous faciliter l’existence.
Nous arrivons, réussissons à trouver une place au parking et sorties de voiture nous entendons le jeune gringalet, imbu de son importance, nous demander d’un ton impératif : « Où sont les papiers, je vais m’en occuper ». Intimidée, je lui tends le tout et nous voilà à trottiner derrière lui en direction d’une ruche de bureaux au fond d’une immense cour. C’est dommage que je n’avais pas d’appareil photo sur moi (avec l’autorisation du ministre de l’Intérieur et la signature de deux fonctionnaires de plus de cinquante-sept ans – pour immortaliser ces lieux enchanteurs qui ont marqué ma mémoire et mon sens de l’esthétique)
Imaginez une espèce d’immense cour de cinq cent mètres de long sur cent mètres de large, parsemée de petits kiosques d’un bleu affreux et d’un rouge douteux (provenant probablement du sang des malheureux suicidés s’étant ouvert les veines sur ce lieu). Au fond de la cour :les fameux bureaux auxquels on accède par de petites passerelles branlantes. C’est l’une d’elles que nous empruntons avec notre chevalier servant pour FAIRE LES DEMARCHES NECESSAIRES pour la récupération du colis.
Premier bureau : celui de la toute-puissante Egyptair qui a l’audace de souhaiter la bienvenue aux idiots de mon espèce. Un fonctionnaire maussade (c’est presque un pléonasme) jette un coup d’œil dégoûté sur ma paperasse et marmonne : tout est fait , il n’y a plus qu’à retirer le colis au guichet 46. En entendant ces bonnes paroles, un espoir immense naît en moi. Notre accompagnateur, lui, décide de demander au « hadj » de s’en occuper. Il  nous  accompagne  à la cafétéria d’Egyptair (encore) et le fameux « hadj » ne voyant pas de passeport en provenance des pays du Golf et entendant que mon colis pèse trois kilos et demi, prend un air des plus renfrognés et nous conseille un autre « hadj ». Un peu écœurée par tous ces hadjs je propose timidement de faire les formalités moi-même. Ce à quoi le jeune gringalet répond : Jamais ! Et nous voilà repartis pour d’autres bureaux. En chemin nous rencontrons des dizaines de personnes dévouées qui nous aiguillent sur des destinations erronées. Traversée de la cour, passage stérile par trois ou quatre bureaux, réponses vagues et contradictoires, retraversée de la cour… Excédée, je dis au jeune gringalet : tu es bien gentil, tu auras un bakchich puis tu nous lâches les baskets. Figurez-vous il a accepté ! Il est 9h45 et rien n’a été fait, mon instinct de conservation me souffle d’aller au guichet 46. Là, une fois n’est pas coutume, je tombe sur un jeune fonctionnaire sympa qui a l’air d’avoir un faible pour les alexandrins naïfs perdus dans la poussière cairote. Il me dit qu’il faut acheter un formulaire timbré, pour demander l’autorisation de pénétrer le sanctuaire (comme si nous n’y étions pas déjà), il faut aussi acheter un dossier à la caisse et revenir le voir pour COMMENCER LES DEMARCHES. Légèrement sonnée par cette multitude de choses à faire, je retraverse la cour avec ma dévouée collègue et je vais voir une vieille dame borgne, vêtue de noir, accroupie par terre et qui vend des formulaires sur papier huileux, noircis au carbone, timbrés et illisibles. Munie du formulaire, je sors pour demander l’autorisation de rentrer. Un kiosque en métal m’attend, il est envahi par mes braves compatriotes qui pensent que faire la queue signifie s’agglomérer par grappes humaines en se bousculant au guichet. J’attends patiemment mon tour et achète à dix livres une autorisation qui en coûte sept (on ne rend pas la monnaie, merci, revenez nous voir) . Passage à la caisse où j’achète le dossier (encore dix livres) et retourne au guichet 46. Le fonctionnaire sympa m’aide à remplir le dossier en trois exemplaires.
Un valeureux collègue à lui, estime mon colis (qu’il n’a jamais vu) à 50 livres et disserte longuement sur la valeur du réveil de voyage (que je n’ai pas le droit de jeter à la poubelle si je veux ! ).
Maintenant , je peux COMMENCER LES DEMARCHES (oui vous avez bien lu COMMENCER).
Munie de mon autorisation, je peux pénétrer dans le hangar qui tient lieu de sanctuaire qui m’était interdit jusque là. Je quitte là ma collègue, qui n’a pas d’autorisation, elle, je ne la reverra qu’à treize heures ! Elle m’attendra sur une chaise bancale qu’elle a négociée auprès d’un soldat en échange de 5 livres.
Un premier fonctionnaire qui étudie mon dossier en buvant un thé noir et en papotant avec son collègue, me dit qu’il me faut remplir un autre formulaire avant d’aller chercher mon colis au dépôt. Par bonheur, une matrone, vêtue de noir, circulant dans les parages me sort de son attaché-case un formulaire (un de plus vous me direz !) Après l’avoir rempli, je demande où est le fameux dépôt. J’ai droit à une longue description de l’itinéraire infernal que j’aurai à suivre. Légèrement abrutie, j’observe : couloirs, bureaux, cris , piaillements, bagages, marchandises, fonctionnaires, tables branlantes, paquets défaits, cordages, paperasse, poussière…L’enfer de Dante à côté, c’est de la rigolade !
J’enjambe les cartons et les caisses, je traverse des couloirs, je me laisse bousculer par des troupeaux humains et arrive jusqu’au dépôt. D’un pas tranquille, je franchis le portail et un gardien gros et court m’arrête d’une voix de stentor : « où allez-vous comme ça ? »
Récupérer mon colis de trois kilos et demi, dis-je placidement.
Il faut attendre les conducteurs de grues
Ah bon ! Pour trois kilos et demi ?
Oui, oui c’est le système !
Il m’offre gentiment son fauteuil branlant. Je ne peux qu’attendre. Les grues font la navette devant moi, me narguent et vous ne croirez jamais quelle en est la marque : HYSTER (il ne manquait plus que le I, E)
Après avoir attendu une heure, je demande au gardien discrètement s’il faut donner quelque chose à « Am Moawad » qui a fait la navette au moins dix fois sans me ramener mon colis. Il me répond : il ne faudrait pas m’oublier moi non plus !
Je fais miroiter un billet de dix livres et mon colis arrive miraculeusement dans la seconde. Embrassant mes chers bouquins, pleurant presque de joie, je retourne au premier fonctionnaire (il a fini son thé) qui me dit : maintenant on peut COMMENCER LES DEMARCHES. Ca doit être un tic de langage monologuais-je intérieurement.
Il m’envoie au collègue d’en face qui me regarde d’un œil suspect et me dit : ouvrez le colis. Tremblante, je m’exécute. De ses mains sales, il farfouille et cueille MES livres, MON réveil, MON portefeuille ! Il les palpe, les soupèse, les retourne et me dit : qu’est-ce que c’est ? Dans un premier temps , je ne trouve pas mes mots puis réussis à balbutier : des livres et des cadeaux, votre excellence !
Des livres de quoi ?
Toute bibliothécaire que je sois, je me trouve dans l’impossibilité de répondre. Il attend…Brisant le silence insoutenable je tente :c‘est un guide et une encyclopédie. Le guide n’a pas l’air de le déranger mais il doit trouver qu’encyclopédie est décidément un drôle d’oiseau !
Aimablement, il me fait remarquer que j’aurais dû me les faire envoyer par la poste.
Ca mon cher monsieur, on ne le dira jamais assez.
Allez à côté faire estimer tout ça.
Je vais à côté mais le monsieur qui devait être à son bureau était probablement allé faire pipi. Je l’attends, il arrive, griffonne rapidement un reçu de cinq livres et dix piastres et me demande de retourner chez son collègue. Qu’est-ce qu’ils sont affables ! Le collègue noircit trois formulaires et me demande d’aller les faire viser par le chef . Le chef n’est pas là. Je l’attends, il arrive, il gribouille une signature au stylo rouge (le plus redoutable) et m’envoie chez le collègue d’en face. Au bord de la crise de nerfs, je trottine en direction du collègue avec mon colis bien-aimé dans les bras.
Quelle abrutie je fais .Une âme charitable me dit que dans ce haut lieu, la sécurité régnait et que je pouvais laisser mon paquet. Je m’empresse d’obéir. Le collègue d’en face me signale que le collègue de tout à l’heure a oublié de signer l’un des formulaires. En nage, je fais le parcours inverse, c’est fait ouf ! L’étape suivante est le bureau de la censure, un grand directeur perché sur un grand fauteuil, tient mes bouquins à l’envers, y laisse la marque de ses doigts crasseux, estime qu’ils  ne sont  pas dangereux  et  m’autorise  à  aller  payer !  Une file  de quelques mètres m’attire irrésistiblement. Je dédaigne tous les autres guichets vides. Un monsieur , camarade de calvaire, me fait la conversation et m’apprends à ma grande joie que si j’avais à dédouaner 15 tonnes de riz j’aurais effectué les mêmes démarches. Après avoir patienté un bon quart d’heure, je me sens envahie par un sentiment de curiosité indescriptible : pourquoi cette file n’avance-t-elle pas ? Je me faufile et qu’aperçois-je ? Deux bureaux perpendiculaires, sur l’un un monsieur compte les mouches alors que l’autre (bigleux le malheureux) compte des liasses de milliers de livres billet par billet régulièrement interrompu par l’autre collègue (qui doit se tromper en comptant les mouches) Que valent mes cinq livres et dix piastres dans cette affaire ? Cette étape franchie, non sans mal, il faut m’adresser à Egyptair (encore) qui a eu l’amabilité, la charité et l’obligeance, d’héberger mon colis et de lui consacrer quarante centimètres carrés. Cette action charitable est estimée à 26 livres. C’est à ce moment historique que ma collègue, s’inquiétant de ma disparition, m’envoie à la rescousse le fonctionnaire sympa (celui du guichet 46, le seul, l’unique). Il me trouve au bord de l’évanouissement et s’occupe des dernières démarches (il faut l’espérer) révision du dossier, dédouanement, signatures, tampons…
Sortie à l’air libre et contemplant mes bouquins je me suis livrée à une réflexion hautement philosophique :
C’est beau la bureaucratie ! Soyons tous des bureaucrates !

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