Ayant passé un demi-siècle sur
cette planète à chercher une place, ayant toujours été en quête d'appartenance,
d'identité, de sécurité, de reconnaissance (coincée entre naissance et connaissance,
entre maux et mots), j'ai pris des feuilles blanches qui accueillaient les
signes noirs de l'écrit (les cris) et j'ai choisi de leur livrer ma vie en
prose, mes cogitations en vrac. Pour une native des Gémeaux; bilingue et
binationale, les pages qui suivent ne pouvaient que se placer sous le signe de
la dualité.
En
remontant un petit peu dans le temps pour camper le décor et les personnages,
je me découvre un destin intimement lié à l'histoire du pays où je suis née
(L'Egypte)
J'ai
eu comme tout le monde deux grands-pères, mais il se trouve que tous les deux,
généraux directeurs de prisons, ont servi du temps des Anglais et de la Royauté
réunis. L'année 1952 (Révolution ou coup d'état militaire ? ) a mis fin à leur
carrière et changé le destin de l'Egypte. Mon grand-père maternel, contemporain
du Général Naguib, a toujours cordialement détesté le Colonel Nasser (comme
beaucoup d'ailleurs). Mon grand-père paternel lui a engendré un pilote de
combat (mon illustre géniteur) qui vouait au même colonel Nasser une adoration
sans bornes (comme beaucoup d'ailleurs) mais ceci....jusqu'en 1967 ! Quelle
année ! Celle de ma naissance !
Le
dimanche 4 juin 1967 je faisais mon entrée dans le monde et le lendemain
l'Egypte subissait une défaite cuisante. Pendant que je poussais mes premiers
vagissements, mon père, lui, parti d'une piste de décollage fracassée, s'en
allait abattre un avion israélien.
Ma
mère, élevée par des religieuses françaises et catholiques dans un
établissement portant le nom de Notre Dame de Sion (!) avait connu l'Alexandrie
cosmopolite et souffert du départ forcé de ses amies en 1956. Francophone
pratiquante, elle a superbement ignoré l'agression tripartite et a adopté la
langue de cette France de son enfance. Elle a toujours voué une haine féroce à
ce colonel Nasser qui avait mis son papa à la retraite, nationalisé les biens
de familles amies, mis à la porte ses copines juives et son Roi Farouk adoré.
Nasser incarnait désormais l'injustice et la nouvelle Egypte qu'elle ne
reconnaissait plus.
Pendant
que ma mère me dotait d'un prénom de reine (Nazly, mère de Farouk). le régime
de Nasser jetait en prison militaire mon père dans le cadre de l'affaire Abdel
Hakim Amer.
On conviendra que ces quelques
informations familiales constituaient déjà un héritage bien lourd pour ce bébé
né à la veille de la défaite de son pays natal.
Peut-être
est-il utile de mentionner également que mon papa militaire arabophone ne
voulait pas d'enfant et que ma maman littéraire , enseignante de langue
française et de traduction voulait une fille et c'est pour cela qu'ils se sont
quittés avant ma naissance, leur divorce, qui a eu lieu au tribunal, a été
observé du haut de mes dix-huit mois.
Tout
ce qui a bercé mon enfance et agressé mon innocence (n'ayons pas peur des
rimes) a conditionné mon absence d'appartenance ou mes appartenances multiples.
A
l'aube de mon demi-siècle d'existence laborieuse, j'ai établi un parallèle fort
œdipien entre ceux qui présidaient aux destinées de l'Egypte face au peuple
égyptien ET mon père face à moi. J'ai longuement réfléchi aux chemins qui ont
mené à mon adoption de la langue française et à ces liens qui m'unissaient à la
France.
Je
me suis interrogée sur la signification de l'appartenance, je me suis
interrogée sur ma différence, je me suis interrogée sur ma quête de
reconnaissance.
J'ai
frappé aux portes de la psychanalyse, de la religion, de la sociologie, de la
langue, de la généalogie, de la médecine, des arts, de la littérature, de
l'histoire, de l'informatique...[1]
[1] Voilà donc l'ensemble de cette classification Dewey que j'ai côtoyée pendant 27 ans qui entraîne ma plume et marie dans mon inconscient la connaissance, l'écriture et toutes mes quêtes.
